
« J’ai donc poursuivi mes recherches en dehors de l’Université, en reprenant à nouveaux frais la généalogie d’une notion critique alors elle-même mise en crise.
“Qu’est-ce que la francophonie ?” était en effet notre grande question de littérature, mais la profusion de discours autour d’un terme dont le sens se dérobait avait fini par produire une forme d’inintelligibilité du concept, en grande partie due à l’impossibilité, théorisée et affirmée, de produire de l’historicité, c’est-à-dire, ici, une histoire littéraire.
Que voulait donc dire ce mot critiqué par beaucoup pour son “néocolonialisme” ? Comment penser ensemble les débats sur la “francophonie”, ceux sur l’identité “française” dans lesquels ils s’inscrivaient en négatif, la révolution, la colonisation, le monde “postcolonial”, les rapports entre centre et périphérie, la modernité poétique et politique, la langue française, l’oralité, le rap ?
Par la littérature, bien sûr. Et par la médiation du concept qui transcendait toutes ces questions : celui de barbarie.
L’idée que j’avais éprouvée, c’est que la forme donnée aux “littératures francophones” nous renseignait, par son séparatisme même, sur un état antérieur du discours littéraire, dont le devenir dialectique traversait les divisions perceptives, nationales, critiques, bref politiques, qui fondent les corpus à l’intérieur de la langue française.
À rebours du clivage, y compris postcolonial, entourant habituellement cette question, je réévaluais l’historiographie des rapports entre “littérature française” et “littératures francophones” en dégageant leur généalogie commune (la tradition barbare) et en reformulant le terme “francophone” – je montrais qu’il voulait dire “barbare” et j’en tirais une théorie de la littérature.
J’espérais alors amorcer une réflexion collective apaisée autour d’une autre histoire littéraire, synthèse entre mémoires nationale et postcoloniale, plus à même de répondre aux enjeux politiques et pédagogiques actuels. »